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vendredi 10 janvier 2020

Ces financiers qui dirigent le monde : BlackRock. Le debunking du reportage diffusé par Arte.

Dans le contexte actuel de réforme du système français des retraites, portée par le gouvernement d'Edouard Philippe, une polémique a émergé. 

Il s'agit de la place de BlackRock (1) dans l'élaboration de cette proposition de réforme. 

En effet, alors que le système français de retraites, imaginé en 1942 (2), repose sur le principe des retraites par répartition (3) et sur l'existence d'un régime général et de régimes particuliers (y compris un dispositif par capitalisation boursière, accessible aux fonctionnaires, appelé Préfon), les manifestants et les opposants à la tentative d'évolution du système de retraite ont non seulement soupçonné le gouvernement de vouloir, in fine, proposer la généralisation de la capitalisation, mais aussi d'être influencé par la société BlackRock, une société new yorkaise active dans le domaine de la gestion d 'actifs. 




Il faut dire que Emmanuel Macron, et par extension l'ensemble de la majorité actuelle, est régulièrement accusé, de par son début de carrière en banque d'investissement chez Rothschild, d'être le "président des riches". Il est donc aisé de vouloir établir une connexion entre des soi-disant velléités de privatisation et la politique actuelle de la majorité.
Mais en plus de ce terrain, alors que la polémique BlackRock montait dans la presse et parmi une partie du personnel politique, le président de BlackRock France, Jean-François Cirelli (4), ancien Président de Gaz de France, a été décoré de la légion d'honneur. 

Les spécialistes du marketing et de la communication approuveront sans doute le terme de "timing désastreux", même s'il s'avère qu'en réalité, il s'avère que Jean-François Cirelli n'a pas "reçu" la Légion d'Honneur ce 1er janvier 2020, il a été élevé au grade d'officier de la Légion d'Honneur alors qu'il était déjà chevalier de la Légion d'Honneur depuis le 25 avril 2006. Cette distinction a été reçue en même temps que beaucoup d'autres personnes, comme nous le révèle le Journal Officiel (5). 

Toujours est-il que, dans ce contexte, un documentaire allemand recommandé par Télérama (6), diffusé par Arte en septembre dernier, et depuis disponible sur YouTube, connait un certain succès et accrédite les thèses d'une nécessaire méfiance. Comme l'écrivent Ludovic Dupin et Anne-Catherine Husson-Traore, de Novethic : "Le spectre de la "finance ennemie" revient hanter la réforme des retraites" (9).
Cette personalisation va même jusqu'à l'organisation de manifestations dans les locaux parisiens de BlackRock, sans doute en violation des lois sur la propriété privée et sur les déclarations obligatoires des manifestations auprès de la préfecture (Mais il doit s'agir d'un détail).

https://www.youtube.com/watch?v=sGmMtJ1mlgM


Sans même se prononcer sur le fait que BlackRock ait ou non cherché à influencer le gouvernement sur le projet de réforme des retraites (et les spécialistes du lobbying semblent plutôt penser que les leaders français de la gestion d'actifs ont bien plus de poids que BlackRock sur la sphère politico-administrative en général), le documentaire d'Arte pose problème : il contient énormément d'erreurs qui ont sauté aux yeux des professionnels du secteur financier. 

Etant donné qu'Arte étant une chaine de télévision attachée à la vérité et la non diffusion de fake news (9), il aurait été intéressant qu'ils fassent débunker ce documentaire par des financiers, ou au moins des professeurs de finance en université dont on ne pourrait pas remettre en cause la valeur de leurs propos. Ceci aurait permis de ramener un peu de sérénité dans un débat public compliqué. 

Quelles sont ces erreurs factuelles ? 

Sur ce document d'une durée de 90 minutes, elles commencent à la 7eme seconde. La journaliste affirme "l'argent [...], personne n'en possède davantage que l'investisseur financier BlackRock. 
Le problème, c'est que BlackRock ne possède pas 6 milliards de dollars d'actifs. Elle a 6 milliards de dollars d'actif sous gestion, ce qui est un peu différent. 
BlackRock eux-mêmes reconnaissent gérer "others' people money", et non pas leur argent. BlackRock n'est pas un fond d'investissement, mais une société de gestion d'actifs.
Assimiler possession et gestion, ou confondre fonds d'investissement et société de gestion reviendrait à dire que Carrefour, Auchan ou Intermarché, c'est la même chose que Danone, Nestlé ou Unilever. C'est important de comprendre que BlackRock ne gère pas son argent mais celui de ses clients car un des principaux risques liés à l'existence d'une si grosse société de gestion, ce n'est pas le risque de pertes mais le risque de liquidité.

On aurait également pu critiquer l'assomption de départ, "l'argent gouverne le monde". Si l'argent gouvernait le monde plus que les idées, aurait-on assisté au Brexit, élection lors de laquelle des électeurs britanniques ont clairement dit que l'économie était moins importante que l'attachement à la nation ? 
D'ailleurs, si l'argent, et non pas les idées, gouvernait le monde, les français auraient depuis longtemps adopté un régime de retraites par capitalisation, afin de bénéficier de la hausse des marchés et du mécanisme des intérêts composés, plutôt que de faire reposer un mécanisme de solidarité sur une impasse démographique.  

Ensuite, à la 38eme seconde, la journaliste se demande "pourquoi en sait-on aussi peu sur le plus grand des géants de la finance mondiale ?". 
Il s'agit sans doute d'une question purement réthorique puisque BlackRock est cotée en bourse, sur le New York Stock Exchange. A ce titre, la société publie donc un rapport annuel librement consultable sur le site web de la société (10) et sur le site du régulateur américain, la SEC.  
En outre, quasiment tous les employés de BlackRock sont sur LinkedIn. Nous n'avons donc pas exactement affaire à une société cachée, comme peuvent l'être des multinationales non cotées et qui ne publient pas leurs comptes de manière détaillée comme les barres chocolatées Mars, les parfums Chanel, ou le Bolton Group (qui possède les colles Uhu ou la marque Saupiquet). 

A la 52eme seconde, le documentaire cite un homme qui affirme "I think BlackRock is an extremely dangerous company". Cet homme, c'est Carl Icahn, un financier "corporate raider" très respecté dans le milieu des hedge funds pour ses performances activistes depuis les années 1980's. Il est assis à coté de Larry Fink, le PDG de BlackRock, dans un forum économique, et il s'exprime non pas contre le concept de société de gestion géante, mais contre le problème spécifique du risque d'illiquidité des Exchange-Traded-Funds (ETF), dont BlackRock est l'un des principaux fournisseurs, à travers sa filiale iShares. Carl Icahn ne porte pas de jugement moral sur BlackRock (11). Carl Icahn critique aussi la politique des banques centrales dont la Fed. 

Ensuite, à la 3eme minute, le journaliste semble confondre croissance du cours de l'action de l'entreprise et croissance de l'activité de l'entreprise. Il affirme "BlackRock ne cesse de croitre. Depuis son introduction en bourse en 1999, son cours est monté jusqu'à plus de 400 dollars". Il aurait été préférable d'affirmer "La valorisation des actions de BlackRock ne cessent de croitre" ou alors dire "BlackRock ne cesse de croitre. Ses bénéfices ont explosé depuis 1999". 
Certes, sur le long terme, la progression de la valorisation d'une entreprise reflète sa croissance, mais ce lien n'est ni automatique ni permanent. 
A titre d'illustration, on constate que le cours de BlackRock a fortement chuté en 2018. 




La société a t-elle pour autant perdu en importance opérationnelle dans la même proportion au cours de cet exercice ? Ce n'est en tout cas pas ce qu'indique la publication du Q4 2018, avec un AUM en baisse d'uniquement 5% au cours de la période.  

Sur le concept d'Exchange Traded Fund (ETF) expliqué par le journaliste à partir de la 8eme minute, le journaliste affirme que, étant donné les caractéristiques de la gestion indicielle version ETF, "plus personne ne décide des actions qu'il faudrait acheter". Ce bel hommage au stock picking et à la détention directe de titres néglige le fait qu'un grand nombre de fonds traditionnels sont aussi benchmarckés, et donc n'offrent pas toute la liberté à leurs gestionnaires de choisir tous leurs titres ? Qui peut penser que les SICAV CAC 40 ne sont pas forcées d'acheter du Total et du LVMH ? Et qui peut croire qu'à partir d'une thématique donnée, qu'il s'agisse d'un fonds Or ou d'un fonds marchés émergeants, l'épargnant final a une quelconque influence sur la sélection de titres du gérant ? 


A la 12'49'', le journaliste affirme que "depuis la crise financière, l'Europe est unanime sur un point. Plus jamais l'argent du contribuable ne doit servir à sauver les banques". 
Rien n'est moins sûr. 
En cas de nouvelle crise financière mettant en danger l'existence d'une banque systémique, nous pouvons parier sur le fait que les états feront "whatever it takes" pour sauver les banques dans la mesure du possible. 
Après tout, en 2017, l'état italien n'a t-il pas organisé le bailout de la banque Monte dei Paschi di Siena, pour ne citer qu'un exemple (12) ? Et quid de la garantie de l'état de Basse Saxe envers la Norddeutsche Landesbank ?  

A la 15'33", le documentaire affirme que le flash crash de 2010 est dû aux ETF. Mais ce n'est pas ce que dit la CFTC (13), qui attribue le flash crash à une manipulation sur les dérivés (en l'occurrence, des futures sur le S&P) ainsi qu'au high frequency trading. En revanche, la où le journaliste a raison, c'est quand il souligne le risque de liquidité sur les ETF, surtout en période de crise.

A partir de la 20'59", le propos devient incompréhensible. Comment, à partir d'un compte titre investi en ETF, un épargnant, dans le cadre de son épargne retraite, peut-il recevoir une pension ? Au mieux, il s'agit d'un raccourci laissant penser que le journaliste fait référence à une sorte de gestion conseillée.

A 27'08"", le journaliste regrette que "ce qui se passe à l'intérieur de la société ne fuite presque jamais". Pourtant, il s'agit des conditions normales de fonctionnement d'un grand nombre d'institutions (et pas seulement les entreprises) y compris celles sur lesquelles il pourrait y avoir un controle externe et dont les décisions impactent largement au delà du cercle des seuls salariés.
Par exemple, que savent les citoyens et contribuables des réunions qui doivent nécessairement avoir lieu au sein du Ministère de l'Education Nationale (un des plus gros employeurs au monde) pour définir les programmes et l'organisation de l'école ? Rien.
Que savent les clients, les partenaires, les médias et l'administration de la façon dont la SNCF gère son programme de yield management ? Rien.
Quelle est l'influence des électeurs sur les décisions prises en commission (et non pas en hémicycle) à l'Assemblée Nationale ? Elle est nulle. Il n'y a même pas de publication de calendrier de ces réunions.
Le secret des affaires n'est donc pas spécialement une caractéristique de BlackRock.

Le passage sur l'ESG et sur le décalage entre l'affichage de la volonté d'une meilleure éthique, en opposition avec des investissements parfois non éthiques, à partir de la 41eme minute, est un débat très interessant. En effet, la société BlackRock, de par l'importance des sommes d'argent gerées, doit-elle investir ou non dans des titres non éthiques comme l'armement ?
Il existe un débat sur l'investissement socialement responsable. Le débat porte sur la façon dont il faut sélectionner ou exclure les titres. Faut-il, à l'intérieur d'un même secteur, privilégier les titres les plus vertueux et exclure les titres les moins vertueux, ou bien faut il exclure tous les titres des secteurs considérés comme non vertueux ?
Le reportage prend l'exemple de la détention de titres Rheinmetall, entreprise allemande qui vendrait des armes en Arabie Saoudite, et ce alors que le gouvernement allemand veut que les entreprises allemandes cessent leurs relations avec ce pays.
Il n'y a pas de réponse simple à ce genre de question, et ce d'autant plus que la notion même d'éthique est contingente et fluctuante dans le temps. Est-il éthique de produire des avions de ligne ? Des automobiles ? De la nourriture industrielle ? De la viande ?  Est-il plus juste, du point de vue moral, d'exporter des produits laitiers en Russie (autre pays que nous avons boycotté) ou de construire et exploiter des prisons au Royaume-Uni, un pays ami ?

Mais ce qui est certain, c'est que ce genre de dilemme n'est pas lié aux marchés financiers. Une entreprise publique peut recevoir l'aval de l'Etat pour vendre des produits et des services à usage militaire à des états dictatoriaux.

A la 47eme minute, le banquier d'investissement interviewé énonce une contre vérité. Non, du point de vue du patron d'une boite cotée, il n'est pas forcément plus avantageux d'avoir à son capital quelques gros asset managers possédant 5 ou 7% du capital, plutôt qu'une multitude de petits actionnaires. La preuve qu'il s'agit d'une contrevérité réside dans le fait que le reportage montre que BlackRock, de part son pourcentage dans le capital des entreprises, a du poids et discute d'égal à égal avec les managements.

En ce qui concerne les investissements dans les "énergies sales" mentionnées à la 50eme minute, ne nous y trompons pas. Même si BlackRock et l'ensemble des financiers occidentaux cessaient de financer les énergies fossiles, cela n'empêcherait pas le reste de la planète, c'est à dire 70% de l'humanité, de continuer à développer le secteur (14).

Ensuite, le documentaire s'attaque à un point intéressant : le capitalisme de connivence.
BlackRock, de par sa taille, est en mesure de discuter avec les gouvernements, voire de les influencer. Chacun conviendra du fait que c'est un problème, même s'il n'est pas spécifique à BlackRock.







Néanmoins, et malgré les critiques que l'on peut formuler, ce documentaire a quand même pour qualité de rappeler l'importance du problème des établissements systémiques, qu'il soit du coté du shadow banking comme BlackRock, du coté de banques régulées, connues et identifiées. 
D'ailleurs, les débats intéressants soulevés par ce reportage, sont, en définitive, les suivants :

  • comment lutter contre le capitalisme de connivence (15) et restaurer de vrais mécanismes de concurrence ? 
  • le shadow banking est-il vecteur de risques systémiques accrus pour la finance ?  

Au final, on peut affirmer que BlackRock est un organisme ni malfaisant ni bienveillant, simplement une entreprise qui a profité et de la taille de son marché domestique, et de la crise qui a frappé Barclays et l'ensemble du système financier, pour grossir de manière organique aussi bien que par croissance externe, et qu'il n'y a pas de raisons de penser que BlackRock pèse plus sur le débat sur les retraites que ses concurrents.

On pourrait même ajouter que les français ont de toutes façons déjà fait leurs choix et voté avec leur portefeuille. Inquiets face à la crise du système par répartition, les français ne plébiscitent-ils pas avant tout massivement, non pas l'investissement en actions ou autres produits financiers, mais l'immobilier, d'une part, et la détention de cash sur des comptes qui ne rapportent rien, d'autre part ? 






1. L'Opinion « L’affaire » BlackRock et les fabricants de mensonges
2. Le Monde Retraites : « Le système par répartition, c’est la faute à Pétain »
3.Vie Publique Le système de retraites en France
4. France Info Jean-François Cirelli : une Légion d’honneur qui fait polémique
5. Journal Officiel Le JO en ligne sur Legifrance
6.Télérama Regardez le documentaire “Ces financiers qui dirigent le monde"
7. Arte BlackRock - Investors that Rule the World
8. Novethic Le spectre de la "finance ennemie" revient hanter la réforme des retraites
9. Arte Dossier : les fake news
10. NYSE BlackRock Inc.
11. Reuters Carl Icahn calls BlackRock a 'dangerous' company, cites ETF concerns
12. Union Européenne Statement on Agreement in principle between Commissioner Vestager and Italian authorities on Monte dei Paschi di Siena (MPS)
13. CFTC The Flash Crash: The Impact of High Frequency Trading on an Electronic Market
14. IEA World Energy Investment 2019
15. Contrepoints Légion d’honneur au président de BlackRock France : nouvel épisode de la connivence française

mercredi 27 février 2013

Quand l'Europe sauve ses banques qui paye? - replay sur Arte disponible



Quand l'Europe sauve ses banques qui paye?

Le replay  est désormais disponible sur Arte.



Pour lire un compte rendu et des critiques sur le reportage :

http://ecofi-edu.blogspot.fr/2013/02/documentaire-quand-leurope-sauve-ses.html
et
http://ecofi-edu.blogspot.fr/2013/02/quand-leurope-sauve-ses-banques-qui-paye.html


Documentaire - "Quand l'Europe sauve ses Banques, qui paye ?"


Le point de départ du problème que ne mentionne pas Harald Schumann, le journaliste du Berliner Tagespieler : 

  • les états Européens dépensent plus d'argent public (en dehors de quelques rares) qu'ils ne collectent d'argent public
  • bien que la zone Euro ne soit pas une zone monétaire optimale, les Européens veulent sauver la zone Euro, une construction politique, justement pour ne pas défaire cette réalisation communautaire
  • l'Euro a pour conséquence négative de détruire la compétitivité prix des pays les moins compétitifs coté hors prix, mais a eu pour conséquence économique réelle et concrète de faire baisser les taux d'intérets dans des pays comme l'Irlande ou l'Espagne, entre 2002 et 2007, ce qui a alimenté la bulle immobilière notamment, et ce qui a donc eu une conséquence réelle sur l'économie : du BTP florissant et les jobs qui vont avec
Question : si les banques ne peuvent plus servir d'intermédiaires entre les investisseurs et les emprunteurs, qui prêtera à nouveau à une institution qui aurait fait défaut, comme le journaliste le suggère ? Vaste sujet, l'aléa moral. C'est ce qui a mobilisé les politiciens Européens durant des nuits entières : fallait-il sauver les économies de la veuve de Carpentras, car, au final, c'est bien elle la "spéculatrice" ?

Les SICAV monétaires des épargnants français, allemands, etc, sont (ou ont été) en partie investies en titres de dette grecque, espagnole, portuguaise etc pour deux raisons :

  • une pratique : le risque rapporte
  • une "idéologique" : cela a servi  la construction du marché unique européen
C'est la question que le journaliste n'a pas posé : est-il prêt à expliquer à ses compatriotes épargnants que, les rendements de 5% et plus, sans risque, alors que la France ou l'Allemagne empruntent plutôt en dessous de 3%, ça va être plus difficile ? 




mardi 26 février 2013

Quand l'Europe sauve ses banques, qui paye ?



"50 milliards d’euros en Grèce, 70 milliards en Irlande, 40 milliards en Espagne : au sein de la zone euro, les États se sont vus contraint les uns après les autres – moyennant des sommes astronomiques – de venir en aide aux banques pour compenser les pertes subies suite à des prêts pourris. Mais qui sont les bénéficiaires de telles opérations ? C’est en posant cette question très simple qu’Harald Schumann, essayiste en économie et brillant journaliste, sillonne l’Europe. Et obtient des réponses pour le moins sidérantes. Car ceux qui ont été "sauvés" ne se trouvent pas – comme on tend à vouloir nous le faire croire – dans les pays en détresse, mais surtout en Allemagne et en France. En effet, une part importante des sommes débloquées finit dans les caisses des créanciers de ces banques sauvées. Quant aux financiers qui ont fait de mauvais investissements, ils se retrouvent protégés contre toute perte aux frais de la collectivité. Et ce contrairement aux règles de l’économie de marché. Pourquoi ? Qui encaisse l’argent ?"


Simplement, notons juste que le journaliste a oublié de préciser : 
  • la différence entre un créancier et un actionnaire
  • le fait que ce soit moins les banques que les clients des banques, qui ont été sauvées
Un actionnaire, d'une banque comme d'une autre entreprise, c'est une personne physique ou morale qui met de son argent pour acheter une part d'une banque ou d'une entreprise, une action. Si la banque ou l'entreprise marche, l'actionnaire touche des dividendes. Si la banque ou l'entreprise ne marche pas, alors l'entité fait faillite, est liquidée et l'actionnaire perd son investissement. C'est le risque capitaliste. 

Un créancier, c'est une personne qui détient une créance, c'est à dire une reconnaissance de dette. Dans une entreprise comme dans une banque, les épargnants, c'est à dire tous ceux qui ont un compte avec de l'argent dessus, sont des créanciers. Le créancier gagne quand la banque verse des intérêts, par exemple parce qu'elle a investi l'argent des clients sur des titres de dette à fort rendement comme la dete publique Grecque ou Espagnole. 

Donc, demander, comme le fait le journaliste d'Arte, que les créanciers allemands de Deutsche Bank paient à la place des contribuables irlandais des dettes irlandaises est acceptable que si on envisage le fait que les épargnants ne perdent leurs économie. 

Au vu du reportage d'Arte, il n'est pas certain que le journaliste ait vu les choses sous cet angle. 

Sinon, qu'on se rassure, les actionnaires, eux, ont bien tout perdu. Nul besoin de rappeler comment a évolué le cours de bourse des actions des banques entre 2007 et maintenant. 

Quand l'Europe sauve ses banques, qui paye ? - trailer

mercredi 3 octobre 2012

Noire Finance - la grande pompe à phynances




Apparemment, Arte TV tient son créneau. Après la diffusion du reportage sur Goldman Sachs, hier c,'était Noire Finance, de Jean-Michel Meurice et Fabrizio Calvi. 

Le but était noble : expliquer pourquoi nous sommes en crise. Malheureusement, quelques oublis viennent détruire l'argumentation de ce reportage pour qui tout est de la faute des financiers. 

Déjà, le reportage fait comme si il ne devait jamais y avoir de crise. Or, tout ce qui monte peut descendre. Ensuite, spécifiquement sur la crise de 1929 qui est abordée dans Noire Finance, certes on peut souligner les magouilles des sociétés de brokerage d'actions, comme JP Morgan ou Goldman Sachs, qui pratiquaient allègrement le front running. Mais jamais les journalistes n'abordent les théories alternatives à la vision mainstream d'une crise liée uniquement à la spéculation boursière. 

  • le rôle du développement technologique n'est pas abordé
  • l'impact de la politique monétaire, fiscale et douanière est ignoré (lire à ce sujet Les vérités sur la crise de 1929 de Florin Aftalion, professeur à l'ESSEC) 
  • la faute de la France, qui a demandé des réparations insupportables pour l'Allemagne, n'est pas mentionnée. Or, on sait que l'hyper inflation allemande de 1923 est liée à ces réparations (lire la Tribune)


Ensuite, Noire Finance passe un peu vite sur le keynésianisme des années 30, et ne relève même pas la contradiction qui consiste à ce que chacun célèbre les grands travaux US mais pas ceux d'Allemagne. Des économistes comme Jean-Marc Daniel (lire son interview dans le Nouvel Economiste), Fabrice Descamp (cf Contrepoints) ou Loic Abadie démontrent que Keynes tient autant du mythe que de la réalité, si ce n'est plus. En réalité, il n'est pas possible de dire que le keynésianisme a sorti les Etats Unis de la crise de 1929.

Nanterre, 1960, source http://pottier.jean.free.fr
Après cela, Noire Finance tombe dans un travers très fréquent dans l'opinion, celui d'idéaliser les 30 Glorieuses et leur soi-disant harmonieux développement d'une "économie mixte". Or, les 30 Glorieuses sont une période d'énormes déséquilibres. Déjà, rien qu'en ce qui concerne le chômage  on nous parle souvent d'une période de plein emploi. Mais quid du taux d'activité ? Le taux de chomage, c'est facile, c'est le nombre de non employés qui cherchent à l'être par rapport à la population active. Mais quel est le taux de personnes actives par rapport à la population totale ? Les années 50 et 60, c'est aussi une économie alimentée par un baril à 1$ (lire les analyses de Jean-Marc Jancovici), et des bidonvilles aux portes de Paris. le niveau de vie des 30 glorieuses a progressé en Occident très fortement, mais il partait de zéro, et a été alimenté par une énergie bon marché, sans compter les gains de productivité liés à l'industrialisation.

Quand Noire Finance aborde la fin de Bretton Woods, le 15 Août 1971, on pense qu'ils vont se lancer dans une apologie du gold standard. Il n'en n'est rien. Noire Finance enchaîne alors sur les années 80 et la deregulation initiée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, en la mettant en parallèle avec la désindustrialisation liée aux fermetures d'usines. Il y a plusieurs choses à dire à ce sujet. Déjà, la désindustrialisation a t-elle été poussée par la finance, ou bien par la concomitance du début du vieillissement d'une population qui avait successivement remis en cause "le compromis fordiste" et les méthodes tayloristes dans l'industrie depuis les années 60 et l'émergence de nouvelles nations industrielles (Corée du Sud, Japon). Était-il écrit que seuls les ouvriers syndiqués d'Europe et des Etats-Unis avaient droit à un travail, dans ce monde ? Où bien l'évolution faisait-elle partie du cycle naturel de la vie économique ? On peut également sourire devant l'argument d'avidité des financiers, libérés  dit-on, de tout entrave suite au Big Bang de la City en 1986. Cela voudrait-il dire que les salariés des autres secteurs ne sont pas avides et travaillent uniquement pour la gloire ?

Noire Finance analyse ensuite le phénomène de bulle (notamment la bulle Internet). Certes, son éclatement a fait mal. Mais les milliards d'euros et de dollars qui l'ont alimenté ont permis non seulement de transformer le monde mais aussi de rapprocher les gens. L'Internet existe, et il a impacté la façon dont chacun travaille et communique. Les actionnaires ont tout perdu, mais la révolution Internet s'est faite. De plus, le développement du secteur financier a contribué à l'économie dite réelle. Non seulement les banques sont de gros employeurs tout comme la sidérurgie a pu l'être à un moment (en France, toutes professions et secteurs confondues, 1 million de gens sont employés dans la finance ou à une fonction financière, d'après les chiffres du Centre des Professions Financières) mais en plus la finance est consommatrice de biens et de services réels tels que l'informatique.

Noire Finance s'abstient enfin de critiquer la politique monétaire expansionniste de la FED après les attentats du 9/11, les lois incitatives en faveur du crédit subprime (Community Reinvestment Act de1995) ou l'abolition du Glass Steagall Act en 1999 pour se concentrer sur la titrisation, une technique pourtant banalement inspirée des méthodes de gestion des compagnies d'assurance : elles évitent de n'assurer que des jeunes célibataires conducteurs de voitures sportives mais diversifient leur risque. D'ailleurs, la titrisation fait partie de la solution à la crise actuelle.

On nous dit "Sidérée de la cécité de ses sujets économistes, la Reine leur a demandé pourquoi ils n'avaient pas anticipé la crise bancaire. Réponse de la British Academy: il s'est agi avant tout d'un "échec de l'imagination collective de nombreux individus brillants", qui n'ont pas été capables de "cerner le risque touchant l'ensemble du système". A question royale; osons une autre question, plus iconoclaste : La Reine a t-elle interrogé les bons économistes ? Comment se fait-il que certains aient bénéficié de la crise, en profitant de prévisions pessimistes pour shorter les bons actifs au bon moment ? Y avait-il des économistes autrichiens au sein de la British Academy, par exemple ? 

Il n'y a qu'un seul vrai problème que Noire Finance a soulevé : le problème d'aléas moral des banques systémique, too big to fail. Comment faire en sorte qu'une banque en difficulté soit liquidée par une faillite ordonnées plutôt que sauvée avec de l'argent public, comme ce fut le cas au Royaume Uni et en Angleterre ?  Notons, à titre de parenthèse, que Noire Finance a certainement semé le trouble parmi les téléspectateurs en laissant penser que toutes les banques ont toutes reçu de l'argent public depuis 2008. En France, seules le Crédit Immobilier de France et Dexia ont bénéficié de la protection publique. Les autres, BNP Paribas, Societe Generale, Crédit Agricole, se sont vus octroyés, de manière vivement recommandée, des prêts qu'elles ont remboursé depuis contre un intérêt élevé. En fait, Noire Finance n'a pas réussi à émettre l'idée que, de manière plus large, il faut envisager qu'une banque puisse faire faillite, comme n'importe quelle entreprise, même si dans le pire des cas l'argent de clients puisse être perdu. Tous les ans, des promoteurs immobiliers ou des compagnies aériennes disparaissent, en emportant les avances des clients, sans que cela n'émeuve plus que cela. Noire Finance a cité le cas LTCM mais a oublié de dire qu'en réalité, les entités les moins régulées de la finance, les hedge funds, ou des banques ne dépendant pas du tout des Etats, ont, elles, bien traversées la crise. L'aléas moral existe parce qu'il existe une sorte de garantie implicite des Etats sur les banques en particulier et les grandes entreprises en général. Ne conviendrait-il pas de faire disparaître cette garantie implicite pour faire émerger des comportements plus responsables ?

Les banquiers Jean Peyrelevade et Guillaume Hannezo, les économistes Michel Aglietta et Paul Jorion ne l'ont peut-être pas assez mentionné, mais le monde a changé depuis 2008. Les actionnaires de la SG, Citigroup ou UBS ont perdu leurs économies, le top management a changé, le trading a été encadré, les bonus ont été réduits ou supprimés, les employés ont été licenciés, mais nous ne sommes pas pour autant sortis de crise. Pourquoi ? Parce que la crise actuelle, qui ne concerne d'ailleurs pas la terre entière, est celle des finances publiques. Toute l'histoire de la finance des années 80 à aujourd'hui est celle de dettes publiques en quête d’acquéreurs et de retraités en quête de rendements. Toute la question pour les politiques consiste maintenant à faire comprendre le fait que la finance est un outil, qui, dans le cas précis, a permis de repousser la question du nécessaire ajustement du train de vie des Etats. Posons la question autrement : est-il logique que, alors que les Etats Européens ne sont pas en guerre, la dette et les deficits publics atteignent des montants jamais observés en temps de paix ? La nécessaire poursuite de la restructuration du secteur financier ne doit pas occulter les questions de fond.